Un homme prie au Mont des Oliviers.

© AP Photo/Kevin Frayer

Je venais de terminer une maîtrise sympathique et inutile en littérature, j'avais de la difficulté à me trouver une job dans un cégep, quand un copain juif marocain m'a pistonnée dans une école juive orthodoxe. J'ai rencontré le rabbin brièvement et, le même jour, je signais un contrat d'un an pour y enseigner le français. Je ne connaissais rigoureusement rien à la culture juive, à la religion juive, aux groupes hassidiques. Dès le départ, ce fut une expérience anthropologique, un voyage dans un monde plus exotique que tous les coins les plus perdus du monde que j'ai parcourus depuis.

Quand j'arrivais au métro Plamondon, toutes mes références culturelles étaient anéanties, il m'a fallu comprendre les codes, la langue, des gens qui vivaient à l'extérieur de mon époque. À quelques stations de métro de chez moi, je me sentais comme une étrangère absolue échouée dans un univers fascinant autant qu'anachronique.


J'ai compris tout de suite le privilège que me donnait la vie de pénétrer un monde hermétique que très peu de Québécois francophones avaient eu la chance d'observer. Le soir, je racontais à mon chum ce qui se passait à l'école, le mode de vie des «Lubavitchs». Je lui faisais des comptes-rendus de mes conversations avec mes élèves, qui me confiaient des rêves de petites filles troublants quand on a été élevée par une femme libérée dans une société laïque. «Mes filles», par exemple, discutaient souvent entre elles de la perruque de leur rêve, celle qu'elles porteraient une fois mariées. L'une la désirait rousse, l'autre noire. Elles rêvaient aussi du mari parfait, leur horizon d'avenir se résumant au mariage et aux enfants.


Dans ma classe, il y a avait une petite fille qui déclinait de jour en jour. Elle s'endormait sur son bureau dès le matin, épuisée. Elle ne faisait plus ses devoirs. Inquiète, j'étais allée consulter la psychologue de l'école qui avait fait une enquête. Résultat : son père l'abusait. La petite venait d'une famille de 16 enfants et le père était toxicomane. La DPJ a eu toutes les misères du monde à placer 16 enfants ! Ils ne pouvaient évidemment les envoyer dans des familles haïtiennes de Montréal-Nord ! J'étais tombée des nues en apprenant que les problèmes de toxicomanie étaient chose courante chez les hassidiques, et qu'une section spéciale de la DPJ réglait les affaires juives.


Mon quotidien fascinait mon entourage qui me réclamait sans cesse des histoires en provenance de ce monde opaque. Un jour, un des vieux rabbins a rendu l'âme. Le lendemain son corps était expédié par avion au cimetière du Mont des Oliviers en Israël. «C'est assez commun» m'avait expliqué une collègue. Les Juifs croient que le paradis se situe à quelques kilomètres au-dessus de ce site et, comme la légende dit que lorsque le Messie viendra sur terre l'âme de tous les Juifs roulera vers le paradis, certains veulent se réserver une place de choix et éviter que leur âme ne roule de Montréal à là-bas. Des ententes existent donc entre les salons funéraires, Immigration Canada, le gouvernement israélien et des compagnies aériennes pour que, dès la mort d'un individu, son corps soit acheminé prestement vers le paradis... Fascinant, n'est-ce pas?


J'étais tellement impressionnée par ce rituel et par tout ce que je voyais que j'ai ressenti le besoin de partager. Un jour, j'ai pris le téléphone et j'ai téléphoné à La Presse. Je n'avais jamais signé d'article, j'étais une nobody, juste une enseignante de français échouée dans une école hassidique. La réceptionniste m'a écoutée, a transféré mon appel à celle qui dirigeait le défunt cahier Actuel. Je lui ai raconté mon histoire, elle a trouvé ça bon et m'a commandé un article en me disant «Si c'est bon on le publiera, sinon on le jettera».

Elle ne m'a pas demandé si j'étais «journaliste», si j'appartenais à la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Elle m'a posé des questions sur l'histoire. Combien de corps par année? Combien ça coûte? Etc. C'est ainsi que j'ai signé mon premier texte dans un journal. Ça s'intitulait: Mourir, c'est partir un peu!»

Ensuite, j'ai écrit sur le commerce des perruques juives, la sexualité des femmes juives hassidiques, l'industrie du mariage juif hassidique, etc.


J'ai pris goût au journalisme et me suis inscrite au certificat à l'Université de Montréal. Dominique Payette était mon professeur de radio. Mon tout premier reportage, vous l'aurez deviné, portait sur l'éducation des petites filles juives hassidiques. On les entendait, elles et leurs mères. On y parlait de la nécessité d'inculquer aux filles des connaissances religieuses, d'en faire de bonnes épouses, et les enfants disaient dans le topo que c'était pour devenir de bonnes mères et de bonnes épouses qu'elles allaient à l'école. Madame Payette m'avait dit qu'il manquait dans ce topo le point de vue d'un expert, d'une féministe de la chaire Simone de Beauvoir, par exemple, pour expliquer aux gens que ça n'avait pas de bon sens de maintenir des enfants dans une telle ignorance. Or, j'ai ignoré les commentaires de mon guide universitaire. J'estimais qu'il n'était pas nécessaire de dire aux gens ce qu'ils devaient penser. Que le contenu parlait de lui-même et que les auditeurs étaient assez intelligents pour se faire leurs propres opinions.


Cette semaine, quand j'ai parcouru le rapport du professeur Payette, j'ai ressenti un profond agacement. D'abord, aurais-je pu devenir journaliste et témoigner de mon expérience chez les juifs hassidiques si on avait exigé, pour publier quelqu'un, qu'il soit un «journaliste» reconnu par un ordre professionnel?


Ensuite, doit-on choisir, pour le bien commun, qui est digne de relayer de l'information ? Les gens ne sont-ils pas assez intelligents pour séparer le bon grain de l'ivraie? Enfin, dans un monde où le corporatisme syndical rend l'accès aux postes de journalistes difficile pour les jeunes, ce qui en force plus d'un à gagner leur vie comme pigiste, a-t-on besoin de renforcer encore plus le corporatisme des idées?

Toutes les chroniques de MSN Actualités

Le blogue d'Émilie Dubreuil sur MSN.ca