Que connaissez-vous de l'Arménie? Moi, je l'avoue, avant de rencontrer Alice j'aurais dit « vraiment pas grand-chose ». Bien sûr, comme tout le monde, j'ai bien entendu que dans les années 80 il y avait eu un tremblement de terre qui avait ravagé le pays. Si je me plonge dans mes souvenirs, sans être capable de me souvenir de l'année exacte, je revois les images, terribles, comme toujours. C'était en 1988. La catastrophe avait fait la une des nouvelles pendant quelque temps et puis les caméras sont parties, sans doute vers une autre catastrophe, ou vers le mur de Berlin qui tombait, allez savoir, les caméras, ça bouge très vite. Dernier détail, je me souviens de cette chanson de solidarité, à l'initiative de Charles Aznavour, franco-arménien. Ça s'appelait Pour toi Arménie, c'était la grande mode des chansons caritatives. Celle-là réussissait l'exploit de réunir l'élite française de la chanson pop des années 80, autant dire que le maximum avait été entrepris pour le pays.

Talie et Alice

Photo: Antoine Hasbroucq

Heureusement, pour m'en apprendre plus que ces niaiseries, je rencontre Alice Tchakedjian, 47 ans, et sa fille Talia, dans un bar du centre-ville. Notre entrevue prend la forme d'un 5 à 7, Alice sortant de l'agence d'architecture où elle travaille. Alice fait partie de la diaspora arménienne de Montréal qui compte quelques dizaines de milliers d'expatriés de cette petite république enclavée entre la Turquie et l'Azerbaïdjan. « En fait, il y a plus d'Arméniens qui habitent à l'extérieur du pays qu'à l'intérieur. »

Son histoire va surtout m'apprendre que l'Arménie s'est retrouvée bien plus souvent qu'à son tour au milieu de toutes les tragédies européennes. Alice est arrivée à Montréal en 1968. En faisant un calcul rapide, elle n'a pratiquement pas connu son pays d'origine. « Mon père déjà ne l'a presque pas connu. Il a fui l'Arménie avec ses parents, quand il avait un an, en 1920, à cause du génocide. » Ce génocide est encore aujourd'hui un immense enjeu diplomatique avec la Turquie, certains pays refusant toujours de le reconnaître. En 2004, le Canada le reconnaîtra mais sans en spécifier l'auteur.

Le père d'Alice est encore bébé quand, dans les bras de ses parents, il se retrouve sur les routes. Ils marcheront jusqu'en Égypte. La mère d'Alice, elle, fait partie de la communauté arménienne d'Istanbul. Lorsque ses parents décèdent, elle part elle aussi en Égypte vivre chez un oncle. C'est là que les parents d'Alice se rencontrent. Ils se marient, mais dans les années 60, dans l'Égypte de Nasser, les Arméniens ne sont plus les bienvenus : « Il fallait fuir à nouveau et à l'époque, pour l'immigration, les choix n'étaient pas nombreux, c'était soit le Canada soit l'Australie. »

68, la voilà donc à Montréal. Aujourd'hui Alice se sent comme «une vraie Montréalaise » mais avec un passé si douloureux, on comprend mieux la part immense qu'occupent ses racines, sa culture, ses origines dans sa vie : « Pour être scolarisée ici, je n'avais pas le droit d'être ans une école francophone, car seuls les catholiques étaient acceptés et je suis chrétienne apostolique. » Elle ira donc dans une école anglophone, « Mais toutes les fins de semaine, c'est à l'école arménienne que j'allais. On y apprenait la langue, les traditions, la danse folklorique. » Après une scolarité brillante, Alice devient architecte, comme son père, décédé quand elle n'avait que quatre ans.

Cette culture et ce passé, la fille d'Alice, Talia, 17 ans, en a hérité. Elle aussi a fréquenté les bancs de l'école arménienne et à écouter son enthousiasme, ces années ont été tout sauf une corvée. Pourtant Alice a bien conscience des écueils d'une trop grande part laissée à une culture lorsque l'on en possède deux : « Je voulais qu'elle connaisse tout ça mais vers 10 ans je l'ai retirée de l'école arménienne, pour qu'elle connaisse aussi d'autres choses. »

Aujourd'hui, la jeune fille est une Montréalaise à part entière mais là-bas, au beau milieu de l'Europe, quelque chose l'appelle : « Pour la première fois de ma vie, je vais aller en Arménie », dit-elle, les yeux brillants d'envie. Avec sa troupe de scouts, arméniens of course, et en partenariat avec l'association Fuller Fondation, elle apporte les dernières touches à un projet humanitaire entièrement monté par cette troupe d'une quinzaine d'adolescents. Le départ est prévu pour fin juillet : « Nous voulons aller aider les victimes du séisme, notamment en aidant à la construction de maisons ou en passant du temps avec les enfants d'un orphelinat. » Euh, aider les victimes du séisme, mais c'était il y a presque 25 ans, non? « Oui, mais il y à encore énormément de besoins. Bien sûr, il y a eu 30 000 victimes, mais aussi plus de 500 000 sans-abri, sur une population d'environ 3 millions. À l'époque on a donné des containers à des familles, comme logements provisoires. Certains vivent toujours dedans, dans des conditions terribles. »

Les préparatifs du voyage font entrer Talia dans l'âge adulte. Il reste encore beaucoup de choses à finir et surtout un budget à boucler, auquel il manque encore quelques milliers de dollars pour pouvoir emmener toute la petite troupe d'une quinzaine d'ados. Mais la motivation de la jeune fille est sans mesure. Elle parle de son pays d'origine comme d'un lieu rêvé, fantasmé. Souhaitons-lui d'y trouver tout ce qu'elle va y chercher, dans un voyage qui sera forcément l'un des plus importants de sa vie, de ceux qui marquent pour toujours, car, comme dit le proverbe, « si tu veux savoir où tu vas, regarde d'où tu viens ». Bon voyage jeune fille.

Si vous voulez soutenir le projet humanitaire de Talia, écrivez à talenik@gmail.com