,«500 connards sur la ligne de départ» chantait Renaud au sujet du Paris-Dakar, malheureusement le chansonnier a oublié de parler de F1. Malgré une introduction un peu abrupte, Je n'ai rien contre le sport, et donc le pur divertissement, le plus polluant du monde, rien non plus contre ceux qui l'aiment. Mais durant toute la fin de semaine, le mélange de célébrations de tous les symboles d'un certain mode de vie face à ceux qui demandent un changement de société m'a donné un goût étrange.

Grand Prix de Montréal

La Presse Canadienne - Jacques Boissinot

Alors que la page du Grand Prix vient de se tourner sur le circuit Gilles-Villeneuve, le cirque pétaradant mondial est en train de faire ses valises pour aller vrombir à sa prochaine étape. Crescent va voir le niveau d'alcoolémie moyen au pied carré baisser, jusqu'à un certain palier toutefois, tout comme la concentration de silicone. Les prostituées regagneront les provinces, les photographes amateurs s'exciteront en classant les jpegs de carrosseries rutilantes. Dans le contexte si particulier de cette année, il sera alors temps de faire les comptes et de voir si les dizaines de millions de dollars injectaient chaque année dans l'économie québécoise ont bien été engrangés. Vrai ou pas, en maquillant suffisamment les chiffres, il sera alors facile de dire que le manque à gagner est énorme et que les responsables sont tout trouvés, maudits étudiants, maudits manifestants qui ont fait peur aux partisans. Il serait alors facile de communiquer largement sur le sujet et manipuler un peu plus encore l'opinion publique molle : «Ben voyons, non seulement ça veut pas payer plus cher ses études mais ça empêche le brave monde de gagner son cash. » Révoltant, non?

Mais la bonne nouvelle est peut-être là, à portée de main. Dans une compétition mondiale féroce, où chaque pays veut son Grand Prix, le grand argentier de la F1, Bernie Ecclestone, pourrait décider de retirer Montréal de son calendrier pour aller voir ailleurs, on peut rêver. Même si l'on annonce que le renouvellement du contrat jusqu'en 2024 est en bonne voie. Parce que Bernie, c'est comme ça qu'il est. Il jauge, il estime, il réfléchit et rien n'est sûr. Il suffit qu'une autre ville, qu'une autre nation, n'importe laquelle, propose de grosses subventions pour accueillir les bolides, et sa balance peut alors pencher. Chez Bernie, comme ces «chez gens-là » de Brel, «on ne cause pas, on compte». Bernie, avare comme pas deux en entrevue, se contrefoutait déjà de la révolution en cours au Bahreïn il y a quelques mois, quand il a fait tourner ses chars au milieu de l'oppression, alors tu penses, la loi 78. Mais si les chiffres sont moins bons, si les subventions sont plus grosses ailleurs, si un grain de sable est venu gripper la mécanique...

Beaucoup moins avare de mots, Jacques Villeneuve n'a, quant à lui, pas hésité à s'exprimer, tout en subtilité, livrant une analyse fine de la situation, de ses enjeux de culture, d'identité, de politique, et plus largement de modèles de société : «les étudiants n'ont qu'à retourner en classe », livrait-il en substance. Que les choses soient claires, cette opinion en vaut d'autres et il a parfaitement le droit de l'exprimer. Seulement cette idée pouvait être audible il y a 6 semaines, il y a deux mois. Que dire aux personnes de 30, 40, 50, 60 ans et plus que l'on peut croiser régulièrement dans les manifestations, casserole à la main? Qu'ils retournent en classe aussi. Le débat a pris, à tort ou à raison, des dimensions bien plus larges que ça, s'il est minimisé autant que possible, c'est à dessein. «Non il ne s'agit pas d'un mouvement de toute une partie de la société, simplement un party d'étudiants mal élevés.» Voilà le message qu'il faut à tout prix marteler.

Mais la partie la plus surprenante des déclarations de l'ancien pilote de F1 est arrivée le lendemain de ces premières paroles. Après avoir reçu des menaces, il n'hésite pas parler de «terrorisme», un mot compréhensible sous l'effet de l'émotion, s'il visait l'auteur de ces mêmes menaces. Sauf que... Jacques Villeneuve qualifiait ainsi tous ceux qui de près, ou de loin, pouvaient nuire aux intérêts du Grand Prix. Des manifestants, souhaitant se faire entendre en profitant de la venue des caméras du monde entier, des terroristes. J'ai d'abord commencé par sourire. Dans le contexte que nous connaissons, le sens de la mesure a souvent été abandonné, peu importe les opinions exprimées. Mais lorsque le lendemain, le SPVM s'est livré à des «arrestations préventives », j'ai beaucoup moins ri. Pour protéger des intérêts privés, une police d'État s'est livrée à l'arrestation de personnes qui n'avaient commis aucun délit, les retenant contre leur volonté et les privant de leur liberté de circulation dans des espaces publics. Pour ne pas tomber dans l'excès, qualifions ça de, au minimum, surprenant.

Avec le Grand Prix, et tout ce qui s'est produit en marge de l'événement, un pas de plus a été franchi. Comme les spectateurs dans les tribunes, dimanche, on ne peut qu'observer la course en avant, avec cette attente mêlée de crainte du grand crash.

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