La recette : un nouvel hymne national signé Raôul Duguay, père de La Bitt à Tibi et élu poète national - pour notre plus grand malheur.

Photo: Jean-Benoît Nadeau

Il faut entendre cette cacophonie à l'eau de rose, et surtout la lire, pour comprendre ce qui cloche dans cet hymne sans queue ni tête où «sous les aurores boréales brame brame l'orignal».
En contrepoint, la musique résolument pompière magnifie la quétainerie inhérente du texte de Raoul Duguay.
Le résultat, digne d'une mauvaise comédie musicale d'adolescent sans génie, nous plonge aux racines du souverainisme cucul.
C'est 1763, c'est aussi 1837, 1980 et 1995 tout à la fois.
C'est grotesque. C'est atroce. Et c'est terrible.

Pas de procès d'intention
En soi, l'idée d'un hymne national (ou associatif) n'a rien de ridicule.
D'ailleurs, ce n'est pas une première pour la Société Saint-Jean-Baptiste. L'Ô Canada, composé en 1880, était son hymne à elle. Ce n'est que plus tard qu'il fut récupéré comme hymne canadien pour remplacer le God Shave the Couenne (hymne officiel jusqu'en 1982.)

Tout comme le castor d'ailleurs était aussi l'emblème des Canadiens français tel que conçu par la SSJB - et lui aussi récupéré. (Je m'étonne toujours que les Canadiens français se soient donné pour emblème cet animal qui mange ses propres excréments sujet sur lequel j'ai déjà écrit. Voilà le danger du symbolisme à tout prix).
Je ne fais donc pas un procès d'intention à la SSJBM, à son pauvre poète et au malheureux compositeur. C'est le résultat qui compte... malheureusement.

La nouvelle ôrtôgrafffff
Le texte s'amorce sur ce premier mot : Kébèk plutôt que Québec.
Ce n'est pas gratuit, c'est songé, nous dit Louar Yaugud (ancien nom de plume du poète-tromboniste).
Le but est d'évoquer l'ancienne orthographe. Sans doute celle du temps où 97,5 % des compagnons de Champlain étaient analphabètes et où les Indiens n'avaient pas de système d'écriture...

J'y vois un beau cas de «piton collé». Dans les années 1960, c'était la mode de déconstruire la langue, d'où le fait que tant de baby-boomers se soient rebaptisés Denys, Bernar et autres Lwise du Nouvel Âge. Louar, qui a 72 ans et qui a surfé toute sa vie sur le baby-boom, en a d'ailleurs fait son miel avec son Tôuttt etô bôuttt et autres Alllô tôulmônd - par ailleurs, du grand Raôul.
Un coup parti, la SSJB aurait pu se rebaptiser Çôsiétay Sin-Gen-Bâtisse de Moial. Cela aurait évoqué le temps où Saint-Jean-Baptiste apprenait à écrire.

Où es-tu, Raôul?
Outre le Kébèk du début et du titre, Louar se permet quelques gaillardises langagières du genre : «Dans leur parlure ils jasent entre eux» et «La vie allélouille l'hirondelle gazouille».
«Ouille, ouille», direz-vous. Mais c'est le seul endroit du texte où Raoûl est vraiment Raôul. Je m'étonne d'ailleurs qu'il ne s'en soit pas permis davantage de ces libertés, qui furent la marque de commerce du Wéziwézo.
Cette absence nous amène à la genèse de cette tartine : Ô Kébèk est une poésie de comité. Apparemment, la SSJB a approuvé toutes les étapes du projet. Et vous savez ce que ça donne les comités : vous leur demandez un poème et ils vous accouchent d'une poutine.
Parlant poutine, cette authentique création culinaire nationale est résolument absente de l'hymne, je m'en étonne, car ils ont mis tout le reste dans ce foutoir. C'est tout juste s'ils n'y ont pas mis les gougounes de Phentex et les jetons de bingo de madame Chose.

Ringardise
Ô Kébèk exsude la ringardise absolue, qui évoque cet autre texte de 1995 qu'était le Préambule à la déclaration de souveraineté. Souvenez-vous du fameux : «Voici venu le temps des moissons dans les champs de l'histoire.» Ouf.
Pour composer son navet, Louar (et le comité de la SSJB) est censé avoir étudié plusieurs hymnes nationaux.
Or, quand on songe à l'histoire des grands hymnes nationaux (genre La Marseillaise, le Star-Spangled Banner voire L'Internationale), ceux-ci ont pour caractéristiques d'avoir tous été modernes en leur temps. Ils ont parfois bizarrement vieilli, mais ils sont entrés dans la tradition parce qu'ils étaient modernes.

L'approche de Louar-Çosiétay est résolument dans le rétroviseur. Dans leur désir de susciter une tradition, ils sont partis des goûts d'antan pour parler de la réalité d'aujourd'hui (ou de demain). Le résultat est résolument passéiste, pompier et grandiloquent.
L'accumulation de métaphores - typique du genre pompier - est d'ailleurs contreproductive, comme on le constate à la lecture de ce vers malheureux :
Le Saint-Laurent nage dans notre sang.
Comme l'écrivait jadis Raoul : Toutt est dans toutt.

Pédagogeons en coeur
Naturellement, le comité est tombé dans le piège du pédagogisme. Comme en témoigne l'accumulation fantastique de symboles, devises et emblèmes officiels.
On va jusqu'à nous servir un vers sur «l'iris versicolore» -
Quand va éclore l'iris versicolore
C'est très poétique, ça, l'iris versicolore : cette plante est le nouvel emblème national du Québec depuis que l'Assemblée nationale s'est avisée que le lis blanc n'est pas une plante autochtone. On ne demande pas à des députés d'être poètes, mais un poète, lui, peut choisir.
Goûtez aussi cet extrait :

Sous les aurores boréales brame brame l'orignal
Près des bouleaux une merveille
Les ailes au soleil
Le harfang des neiges s'envole

Allons harfangs de la patrie!
Tout cet hymne oscille entre deux ou trois genres.
Ici, on nous arrose du fait qu'on nous a «appris à parler à l'Esprit de la Terre» (avec majuscules, s'il vous plaît). Là, cela allélouille vers la foi. Et là encore, on verse dans les «accommodements raisonnables».
Allons tous à la rencontre de nos ressemblances
Accueillons nos différences et respectons nos croyances.

Ce n'est pas un poème : c'est le rapport Bouchard-Taylor mis en chanson!

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Jean-Benoît Nadeau

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Jean-Benoît Nadeau

Journaliste au magazine L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui lui ont valu 45 prix de journalisme. Après six mois quelque part à l'ouest du Pecos, il nous revient de ce côté de la rivière des Outaouais pour parler de langue française, de ses filles, du changement climatique, de la bonne façon de préparer la choucroute et aussi encore des États-Unis, car nous sommes tous Américains.

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