Chère Marie-Ève,

Dans une heure ou deux, je vais m'installer devant Ciné-cadeau. J'espère que ce sera Les douze travaux d'Astérix parce que j'ai besoin d'un sérieux remontant pour oublier que Lulu est attachée à un lit d'hôpital en cette veille de Noël, la fête qu'elle m'a apprise à aimer. Lulu. On a dû l'appeler autrement, peut-être, en 1921. Lucette est vieille, elle est rentrée à Santa Cabrini avant-hier. Lulu, ma grand-mère.


Depuis quelques années à Noël, alors que toute la famille est réunie autour de la grande table du réveillon, elle formule le souhait de mourir dans la prochaine année. Étrangement, ce n'est pas glauque, ni triste, ni déprimant. À 90 ans, elle en a plein son casque de la vie, elle s'ennuie, elle est fâchée. Toutes ses amies sont au paradis, mais elle non. Son mari est parti rejoindre Dieu et elle en veut à Dieu que pourtant elle vénère, et à son mari qu'elle vénère tout autant, d'avoir du fun sans elle depuis dix ans. Elle en parle comme on parle d'un groupe d'amis partis en voyage organisé auquel elle aurait bien aimé participer et qui l'aurait laissée sur le tarmac. En plus, elle craint comme la peste que las de l'attendre, grand-papa se fasse une autre blonde là-bas.


Photo: Ismo Pekkarinen, AP // Photo: Ismo Pekkarinen, AP(Photo: Ismo Pekkarinen, AP)

Ma grand-mère, la chanceuse, croit au Ciel.

Tu l'auras compris, ma grand-mère, la chanceuse, croit au Ciel. Troublant, comique, tragique, rassurant: elle veut mourir pour aller rejoindre son homme dans le Club Med dirigé par Saint Pierre. Elle y croit dur comme fer. Elle croit qu'après la mort, il y a l'amour, les bras de mon grand-père, et même des lits pour s'y faire des câlins... Pourtant, Lulu est loin d'être naïve. C'est une érudite autodidacte à l'esprit critique redoutable et au sens de l'humour aiguisé. Elle a un avis sur tout, pose des questions, remet en doute... Mais quand il s'agit de Dieu, elle achète le Ciné-cadeau sans négocier. Cette foi me fascine. Comment peut-on être à la fois hyper rationnelle et en même temps avaler des fables aussi peu cohérentes? C'est impressionnant le pouvoir d'endoctrinement des religions.


Il y a quelques années, j'ai fait un reportage sur d'ex-membres de l'Église de Scientologie qui se moquaient a posteriori d'avoir cru l'histoire de Xenu, le postulat fondamental de la croyance de cette église. Xenu était un méchant extraterrestre, un dictateur qui régnait sur sa galaxie il y a 200 millions d'années. Un jour, il trouve qu'il y a un problème de surpopulation dans sa galaxie et décide d'éliminer des millions de personnes. Il les fait monter à bord d'un DC-8 (il y a 200 millions d'années!) qui les transporte sur Terre, où on les tue dans des volcans. Tous les problèmes de l'humanité aujourd'hui sont dus, selon l'Église de Scientologie, aux particules de ces extraterrestres assassinés qui polluent notre corps et notre esprit. Les maladies, les divorces, les revers de fortune, la fermeture du tunnel: entièrement de la faute aux particules... C'est fou, c'est absurde, mais bien des gens achètent cette histoire. Pourtant ce ne sont pas tous des imbéciles... Ils y croient parce que l'absurdité c'est trop dur.


Je suis d'ailleurs parfois tenté de me réfugier dans le pyjama douillet de la croyance en un être suprême qui veillerait sur moi et guiderait ma destinée. À force d'avaler des tasses et des tasses d'absurdités, on a envie de se reposer sur le rivage. On a aussi envie de croire que ceux qui nous quittent sont au Ciel et qu'ils nous couvent de leurs regards bienveillants, qu'ils soient, bien que disparus, éternels.


Alors même si j'adore ma grand-mère, je décide d'y croire pour quelques jours à cette histoire de petit Jésus et je lui souhaite de partir rejoindre mon grand-père au paradis. Je vais essayer de les imaginer réunis dans un grand jardin gardé par un barbu bienveillant en robe blanche. La naïveté de cette imagerie un peu kitsch du catholicisme est cent fois plus douce que l'idée que ma grand-mère sorte vivante, mais combien amochée de son séjour hospitalier, incohérente, amaigrie, faible et dépendante de tout un chacun.


Y a-t-il un sens à l'existence quand on ne peut plus fêter parmi les siens? Boire un verre de Cinzano et manger de petites saucisses à cocktail? Quand on perd la tête et son dentier... Le naufrage de la vieillesse est terrorisant, cette mort lente qui s'acharne à ne pas prendre de décision. Alors je prie, je ne sais pas trop quoi, mais je prie. Et c'est pour Lulu que je prie, elle l'a tant fait pour moi avec le résultat que l'on sait. Je crois que son contact avec Dieu était plus facile que le mien. 90 ans d'expérience tout de même.


Joyeux Noël.