Antoine Hasbroucq

Amin* voudrait pouvoir témoigner à visage découvert. Il voudrait pouvoir dire, sans se cacher, l'enthousiasme qui l'anime alors qu'il est impliqué chaque jour dans ce mouvement étudiant « contre la hausse » qui semble ne pas vouloir faiblir. Mais Amin est algérien, avec un statut d'étudiant qui est par définition temporaire, et il n'a aucune idée des conséquences que ses paroles pourraient avoir sur sa situation personnelle : « Pour l'heure, personne n'est officiellement capable de dire quelles seront les directives du ministère de l'immigration pour les personnes dans mon cas si jamais la session doit être prolongée, annulée... » Amin est arrivé il y a trois ans d'Algérie pour étudier la psychologie.

Un choix presque contraint, tant la matière accuse encore des retards dans son pays d'origine: « d'abord là-bas l'enseignement de la psychologie est donné en arabe et je ne me sentais pas assez à l'aise avec la langue. Et puis ce n'est pas le genre de chose qui est mis en valeur dans la société, même si ça existe bien sûr. Globalement, dans une famille, s'il y a une maladie mentale par exemple, on va plutôt s'arranger pour ne pas en parler. Parce que si on en parle, on dira de la personne que c'est seulement un fou, et si ton voisin sait que tu es fou, t'es dans la merde. » Amin a alors le choix de partir étudier en France, à l'instar de beaucoup de ses amis. Mais la destination est loin d'être un challenge pour lui: « Je voulais être plus dépaysé que ça. En France je savais que tout le monde restait à l'intérieur de la communauté, sortait entre eux, fourrait entre eux. Je trouvais ça malsain. » Il arrive donc à Montréal en septembre 2009.

Les six premiers mois sont un calvaire : « Je ne connaissais personne, je restais toujours chez moi. Dans cette première période d'adaptation, ce n'est que des chocs successifs. Tu passes d'une société où le collectif est toujours présent à un modèle très individualiste. Tu parles à quelqu'un un jour, le lendemain c'est comme s'il ne te connaissait pas. Tu veux prendre une personne dans tes bras, elle se recule. J'avais du mal à prendre mes marques. » Plutôt que de se replier, Amin va alors faire un pas en avant, s'ouvrir à toutes les causes: « Je me suis inscrit à tous les comités étudiants...au bout de six mois, j'ai constaté que je commençais à développer mon identité québécoise. Ça en a même surpris certains, qui me disaient que j'oubliais mes origines. Mais j'ai choisi de venir au Québec, je n'ai pas choisi de naître en Algérie. Et puis si tu vis 18 ans dans un pays et ensuite 18 ans dans un autre, tu es d'où au final? »

Son intégration, il la doit donc à son implication dans les causes qu'il défend. Après avoir été très actif dans le mouvement « Occupons Montréal » il a vu arriver la protestation contre la hausse des frais universitaires en se plaçant aux avant-postes: « J'étais là dès le début du mouvement, comme souvent les étudiants en sciences humaines qui sont le plus dans une forme de précarité matérielle. C'était mon premier mouvement étudiant, ma première AG, je n'en revenais pas du débat démocratique qui avait lieu devant moi, de la liberté de parole. »

Contrairement à certaines idées reçues, un étudiant en grève ne se contente pas de rester chez lui, en se levant à midi et en attendant que les choses se passent. À écouter Amin, les journées de grève sont même tout autant remplies que l'étaient celles de cours. À l'entrée des bureaux de son association étudiante, comme chaque matin, il vient chercher la liste des tâches à accomplir: « La première d'entre elles est toujours la levée des cours, c'est-à-dire s'assurer qu'aucun prof ne fasse cours et qu'aucun élève n'en reçoive. »

Difficile à avaler pour certains, mais la grève ayant été votée à la majorité, le camp opposé se doit de se plier à la décision de la majorité. L'apprentissage de la démocratie se fait aussi par l'apprentissage de jouer le jeu quand on a perdu. Pourtant, presque chaque matin, Amin raconte que certains tentent encore d'aller en cours. Une obstination qui ne va pas sans causer quelques étincelles: « C'est pas forcément toujours très doux. Quand tu arrives dans une classe presque pleine et que tu dois faire arrêter le cours. On occupe la salle, on empêche comme on peut. Ça siffle, ça crie. Parfois c'est à la limite de la violence. »

En dehors de veiller au respect de la grève, Amin comme les autres participants au mouvement, participe aux manifestations, aux « sit-ins », à la confection des pancartes, aux ateliers d'informations et aux différentes AG. De manière spontanée, que d'autres diront naïve, Amin avoue éprouver une sorte "d'excitation" en participant à ce mouvement : « Face au nombre qui ne cesse de grossir, tu as l'impression de faire partie de quelque chose de plus grand que toi. J'ai eu la même émotion que j'avais ressentie une fois, dans le désert algérien, face un immense massif rocheux, cette idée que toi, tout seul, tu n'es rien. » 145 000 étudiants ont déjà rejoint le mouvement. Selon Amin, cette hausse pourrait avoir des conséquences irréversibles pour certains: « 325$ de plus par an pendant 5 ans, pour des étudiants qui sont déjà à la limite, ça peut vouloir dire tout simplement l'abandon ou la nécessité de faire plus d'heures à la job et donc de décrocher. » Pour l'avenir du mouvement, il se dit « optimiste » et espère un recul du gouvernement.

Dans le café où nous nous rencontrons, quelques irréductibles d'Occupons Montréal se livrent à une distribution gratuite de pommes et de tracts d'informations à toute la clientèle. On parle d'un retour des tentes pour le mois d'avril. D'ici là, si le mouvement étudiant ne faiblit pas, le printemps risque bien d'être chaud.

*le prénom a été modifié

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