Un samedi matin, je suis de retour sur les bancs de l'école, ou plutôt sur les chaises métalliques d'HEC. Dans ce temple de la formation des élites commerciales j'ai rendez-vous avec Christian Bègue, 35 ans, inscrit en MBA et prototype de l'homme de demain.

Christian Bègue

Photo: Antoine Hasbroucq

L'univers dans lequel je viens de pénétrer est l'exact opposé de mes souvenirs d'université. En tant qu'ancien étudiant en littérature, la cafétéria est un lieu où je m'attends à sentir des odeurs de pot et de vin blanc cheap mêlées, un jongleur grano discutant avec un punk de la prose délirante d'Hubert Aquin. Oublions la cour des miracles, ici c'est le cours de la bourse et l'OMC qui monopolisent l'attention. Le samedi matin, on se lève tôt, on va courir et on mange sain avant de revoir les matières de la semaine.

Christian arrive à l'heure exacte, parfaitement à son aise dans cet univers. Il faut dire que Christian à l'air d'être à son aise à peu près partout. Cette faculté d'adaptation, il la doit d'abord à ses origines : «Je suis français mais pas de la métropole, je viens de l'île de la Réunion.» Dès l'enfance, il est biberonné au multiculturalisme. Une prédisposition mentale qui le destine à être un voyageur : «À la Réunion, on est quasiment obligé de partir pour avoir un angle de vue différent.»

Grâce à un système de bourses, il rejoint la métropole, pour des études de langues à Toulouse. Deux ans plus tard, le voilà déjà à Madrid pour poursuivre sa formation universitaire. De ses premières expériences, Christian donne l'impression de ne pas avoir rencontré de difficultés particulières. Partir à plusieurs milliers de kilomètres de chez soi pendant plusieurs années? À peine plus compliqué qu'un saut au dépanneur du coin. Il va donc monter le niveau. Ses études achevées, il part de l'autre côté du globe, en Nouvelle-Zélande : «J'avais trouvé un poste d'assistant en français, je passais six mois dans une petite ville près de Wellington et six mois dans une banlieue difficile d'Oakland.» Rapidement, il parvient à dépasser la mauvaise image des Français dans le Pacifique, due aux essais nucléaires sur Mururoa. Il est tellement apprécié que son contrat est renouvelé. Il passe deux ans dans le pays.

Mais Christian doit alors faire son service militaire. Là où d'autres se seraient retrouvés au fin fond d'une caserne miteuse, lui se renseigne sur ses options et y voit une opportunité. Il postule à un poste de coopérant pour décrocher une mission à l'international. L'alchimie opère une fois de plus. Il obtient le Mexique. Seulement il ignore tout de la ville où il sera envoyé : «J'ai fini par savoir que c'était Zacatecas. Le soir même j'ai regardé dans le dictionnaire. Sur la carte, c'était un point qui avait l'air proche de la côte. En tant que surfeur j'ai tout de suite imaginé la plage et les vagues. J'ai pris mes planches avec moi dans l'avion.»

Le point n'est pas à l'échelle. Il se retrouve en pleine montagne, à 2400 mètres d'altitude, dans une ville aride. La première plage est à neuf heures de voiture. Deuxième surprise, il croit être simple professeur et animateur culturel de l'Alliance française locale, dans les faits il apprend à son arrivée qu'il en est le directeur: «Je n'étais pas du tout préparé à ça.» Pourtant il fait la job, bien sûr, a-t-on presque envie d'ajouter. Son contrat se termine au bout de deux ans. Il repasse rapidement par la Réunion, avant de retourner au Mexique car une Mexicaine l'attend. Avec celle qui deviendra sa femme, il part s'installer à Mexico : «La dernière ville où j'aurais pensé habiter.» Il confie ne pas aimer cette mégalopole mais fait avec. Il travaille pour la société Larousse, au service du Marketing.